vendredi 11 janvier 2008
[lecture] 80% au bac… et après ? Les enfants de la démocratisation scolaire de Stéphane Beaud
Je ne
suis pas un grand lecteur mais ce livre m’a passionné. En fait, je ne suis pas
vraiment étonné que ce livre m’a plu : d’une part car je suis moi-même ou
du moins je me considère comme un « enfant de la démocratisation
scolaire » et d’autre part car je m’intéresse depuis un bout de temps au
monde scolaire et de l’éducation (je me souviens avoir adoré il y a quelques
années Journal d’un prof de banlieue de JF Mondot). Contrairement à se que
peut nous faire croire le titre du livre (mettant en avant un chiffre), il ne
s’agit pas d’une analyse statistique pleine de tableaux, graphiques… C’est en
fait une enquête ethnographique (utilisant des méthodes qualitatives : des
entretiens) sur les enfants de la démocratisation scolaire. Le sociologue va
donc nous raconter le parcours de quelques jeunes de cité qui accèdent au
baccalauréat général puis aux études universitaires. Ce qui m’a réellement
étonné dans ce livre qui n’a rien d’un roman c’est que je me suis vraiment
attaché aux différents « personnages » de l’enquête qu’on voit à la
fois grandir et murir. C’est donc à travers ces cas particuliers que l’auteur
dresse un bilan de la scolarisation des enfants de classes populaires que je
résumerais, de manière bien sur trop brève et superficielle, par cette
phrase : la démocratisation scolaire a permis un nombre considérable
d’enfants de classe populaire et d’immigrés d’accéder au bac sans pour autant
être armé pour des études supérieurs longues (l’auteur parle de manque ou
plutôt absence d’acculturation scolaire) d’où le fort taux d’échec à la fac.
Je conseille donc ce livre à tous ceux qui sont intéressés par la question car
ce bouquin est plus qu’une enquête de terrain très intéressante, il nous plonge
dans l’univers de ces jeunes de cité.
Commentaires
C'est une question intéressante et sensible, mais qui mériterait sans doute d'être placé au centre d'un débat de fond sur le rôle de l'instruction publique et du cap du bac.
Cette année, je donne des cours à des premières années post-bac, et j'ai été frappée par le niveau de certains étudiants. Un pourcentage très élevé parmi eux ne sait tout simplement pas rédiger un texte, même court : quatre fautes par ligne, d'orthographe, de grammaire, ou simplement des accords imaginaires ; retour à la ligne à chaque fin de phrase (absolument aucune visualisation de ce qu'est un paragraphe).
J'ai l'impression qu'il manque une étape dans leur formation. Il y a un ensemble de références culturelles absent, en dépit du bac en poche. Des a priori qui véhiculent une culture principalement télévisées, très biaisées, sans prise de distance...
Il n'y a pas d'autonomie dans le travail ni la réflexion.
Il y a évidemment certains qui ont bien intégré tout ça. Mais ce qui frappe, c'est alors le fossé au sein d'une même classe, une tranche d'étudiants d'un même niveau, avec un même parcours scolaire. C'est une sorte de grand écart permanent entre reprendre les bases pour un certain public, mais continuer à faire progresser les autres.
Quant à identifier les causes premières de ces maux, je ne sais pas.
Mais je vais essayer d'aller lire ce livre que tu conseilles, peut-être y trouverais-je quelques réponses et quelques clés pour savoir comment agir pour le mieux auprès de ce public. Merci de la référence.
Exposé
J'ai à faire un exposé sur ce livre.
Pour dans trois semaines, mais je dois dire qu'il m'a tellement bouleversée, émue, mise en colère et autres sentiments divers... que l'exposé est prêt bien en avance.
Quinze ans après ce constat de Stéphane Beaud, qu'en est-il? Pas ou peu de choses ont changé, les lycées sont toujours face à un nombre d'élève trop important, et absolument pas proportionnel à leur capacité d'accueil, les profs toujours autant démunis et/ou débordés, c'est selon. (attention je ne juge ni ne blame personne: chacun fait comme il le peut.)
Seul un fait est maintenant mis aux yeux de tous: la fac n'est plus miroir aux alouettes, et ne fait plus la promesse hypocrite d'accéder à un travail en sortant d'un ex-Deug (soit la licence maintenant donc).
Cette politique des 80% n'a pas forcément été un échec selon où l'on se place: les abandons de la fac ont permis aux entreprises d'avoir une "armée industrielle de réserve" comme en parlait Marx il y a bien longtemps. Bon marché et motivée puisqu'au chomage...
Et puis politique certes, mais les chiffres sont là: en 2000, le taux de bachelier de l'année fut de 65% dont la moitié des bacheliers technologiques.
Voilà pour ma petite pensée du jour sur ce livre qui est vraiment à conseiller.
Libellule, futur sociologue qui y croit.


